L’Émergence d’une nation

airtransat Par airtransat / 09 janvier 2019

L’Émergence d’une nation

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Article par Line Abrahamian originalement publié dans l’édition de décembre 2017-avril 2018 du magazine à bord Atmosphere. Lisez la plus récente édition ici.

Au cours des cinq dernières années, le groupe A Tribe Called Red s’est taillé une place unique sur la scène artistique canadienne. Avec sa musique électronique à saveur de pow-wow, ce trio de DJ autochtones originaires d’Ottawa a donné une nouvelle voix aux Premières Nations et envahi les boîtes de nuit du monde entier. Au moment où le groupe venait de recevoir une troisième nomination au prix Polaris pour son récent album We Are the Halluci Nation, nous avons parlé avec le DJ Bear Witness d’obstacles à franchir, de transformation du dialogue avec les autochtones et de ce que signifie «Halluci Nation».

Membres de Tribe Called RedQ: Comment est né A Tribe Called Red?

R: Nous étions quatre DJ autochtones d’Ottawa qui voulaient organiser une soirée pour autochtones : nous avons appelé ça «Electric Pow Wow». Tous les billets se sont vendus, et les gens de la communauté ont vraiment bien répondu. On nous a dit : «Les gars, vous avez créé quelque chose dont nous avions besoin». Nous avons réalisé qu’il y avait une profondeur à ce que nous avions fait : ce n’était pas juste une soirée de danse, ça touchait à la façon de nous représenter, de prendre notre place, de nous faire voir.

Q: Avec le temps, ce n’étaient plus seulement des autochtones qui venaient vous écouter. Pourquoi pensez-vous que votre musique rejoint aussi les non-autochtones ?

R: Ça, on ne s’y attendait vraiment pas. Depuis dix ans environ, on constate un intérêt sincère pour les arts autochtones de la part des gens de l’extérieur de la communauté. Surtout quand nous avons commencé à utiliser de la musique de pow-wow. Nous avons été enthousiasmés par cette explosion de reconnaissance provenant de l’extérieur de la communauté. Mais ça nous rendait aussi inquiets.

Notre culture s’est fait prendre tout ce qu’elle avait. C’est pourquoi nous sommes craintifs quand nous voyons des gens de l’extérieur de cette culture se mêler du peu qu’il nous reste. Nous avons peur de la perdre aussi, de la voir traiter sans respect. Nous avons eu quelques confrontations quand nous avons averti les gens de ne pas porter de coiffures à plumes ou de peintures de guerre à nos spectacles parce que nous trouvions ça irrespectueux. Mais les gens ne comprenaient pas qu’ils nous manquaient de respect; ils nous disaient: «Nous voulions seulement faire partie de tout ça». C’est là que la peur est entrée en jeu, car nous ne savions pas comment intégrer tout le monde à ce que nous faisions sans perdre le côté respectueux et sacré.

Tribe Called Red en performance DJ

Q: Justement, comment trouvez-vous l’équilibre entre les deux?

R: Je pense que c’est une lutte incessante, et qu’une grande part de cette lutte vient de comment nous l’envisageons nous-mêmes. Nous voulons aider les jeunes de notre culture à garder le contact, tout en captant aussi l’attention des gens de l’extérieur de notre communauté.

Dans notre culture nord-américaine, rien que tenter de s’asseoir pour discuter d’égal à égal entre autochtones et non-autochtones, c’est devenu presque impossible. Alors nous devons commencer par trouver un espace où cette conversation peut avoir lieu. Ce dont je me suis rendu compte un jour, en voyant les foules très variées qui viennent à nos spectacles, c’est que ces gens—autochtones comme non-autochtones—vivent une expérience commune en écoutant notre musique de pow-wow. Et je pense que c’est un pas en avant dans la recherche de cet espace où nous pourrons commencer à nous parler sans animosité, sans peur, sans traumatisme.

Q: Et qu’est-ce que c’est, au juste, la Halluci Nation?

R: Au départ, c’est le titre d’un poème que John Trudell a écrit pour nous.
Et ça nous a renversés, parce qu’il racontait notre histoire, celle d’un groupe appelé A Tribe Called Red qui trouvait des alliés pour l’aider dans son combat.

Actuellement, dans le monde, ça bouge beaucoup en ce qui a trait à voir les choses de manière positive, à favoriser l’amour et l’unité, à trouver des façons de vivre ensemble et d’avoir du respect les uns pour les autres. Bien des gens sont ouverts à ces idées à présent, et c’est ce que représente la Halluci Nation.

Nous avons voulu faire de cette Halluci Nation imaginaire une vraie nation, une création que nous pouvions offrir à nos fans autochtones comme aux non-autochtones, ceux qui portaient des coiffures de plumes et des peintures de guerre parce qu’ils voulaient faire partie du mouvement. La Halluci Nation, tout le monde peut en faire partie à présent sans qu’il n’y ait appropriation culturelle.

Q : Donc, ce qui a commencé comme une façon de rassembler les autochtones a évolué pour inclure les gens de toutes origines ?

R: C’est exactement ça. Les gens nous écoutent : c’est quelque chose de nouveau pour des autochtones, alors nous avons le devoir de saisir cette occasion d’une manière béné que pour notre communauté. Mais nous voulons aussi collaborer avec des gens qui portent un message semblable
au nôtre. Avec notre vidéo pour la pièce « R.E.D. », nous avons eu l’occasion de laisser deux de nos frères musulmans faire exactement ce que nous faisons dans nos autres vidéos, c’est-à-dire présenter un aperçu de leur culture de la façon dont eux-mêmes veulent qu’elle soit perçue.

À un certain moment de ma vie, je ne voulais plus faire de travail spécifique à ma culture. Je voulais seulement être un artiste. Mais plus j’essayais d’être «seulement» un artiste, plus mon travail reflétait ma culture. Malgré tout ce qui s’est passé autrefois pour nous déconnecter de notre culture, nous avons trouvé le moyen d’y revenir.

A Tribe Called Red, ce n’est que la pointe de l’iceberg. À présent que les autochtones ont franchi l’étape de simplement survivre, on assiste un peu partout à une renaissance des arts autochtones. Et j’ai vraiment hâte de voir la suite des choses.

Crédits photo couverture: Air Transat

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